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    Ulysse et le Mercantour

    Auteur: Michel PRESTAT

    Date: lun 10 sep 2007 23:50:53 CEST


    J’habite la région zurichoise. Pas loin de la ceinture préalpine, ce gros déversoir à neige. Statistiquement la région la plus enneigée de Suisse. Chaque hiver « normal », gavages de poudreuse en perspective. Pourtant quand la neige fond, quand arrivent l’été et l’automne, ces vallées et ces sommets si proches ne trouvent plus grâce à mes yeux. J’en arrive même à me sentir loin des montagnes. Difficile à expliquer. Je ressens alors l’appel des régions du sud : les Pyrénées et leurs isards roux, la Corse et ses aiguilles granitiques, la Drôme et ses papillons, le Queyras et ses forêts de mélèzes… En ce début d’été 2006, c’est la découverte du Mercantour qui se trouve en tête de liste de mes projets. Comment faire, dès lors, pour rejoindre cette contrée convoitée quand on veut éviter des centaines de kilomètres en voiture, surtout au retour lorsque la fatigue se fait sentir? Quand on veut s’affranchir de cette aliénation que constitue le retour à la « case voiture » à la fin de la randonnée ? Quand on souhaite suivre l’approche la plus accomplie de l’exploration des montagnes, à savoir la traversée ?



    En Suisse, c’est simple : train puis car postal, le tout avec des correspondances optimisées avec une précision d’horloger. En France, où le « tout-bagnole » règne encore en maître, c’est plus compliqué. Mais pas impossible. On repère d’abord les points de chute de la SNCF les plus proches de la zone à explorer. Pour le Mercantour, c’est Tende, dans la vallée de la Roya, qui se trouve sur la ligne franco-italienne Nice - Cuneo. Puis l’on cherche les dessertes de bus régulières ou éventuellement saisonnières. Moins immédiat. Mais à l’ère d’internet, l’on apprend qu’une loi de 1982 (1) confie aux départements l’organisation des transports interurbains. On trouve donc assez souvent les horaires de lignes de bus sur les sites web des conseils généraux. Celui des Alpes Maritimes m’informe que Saint-Martin-Vésubie est accessible depuis Nice. De la Roya à la Vésubie, voilà de quoi occuper quelques belles journées avec une traversée estivale. Chaud devant !
    Et quelle plaisante entrée en matière que le charmant bourg de Tende ! Ruelles étroites et pentues, toits de lauzes, façades décrépies rouges, ocres et oranges : pas de doute, on est bien dans le sud. Comme souvent dans mes voyages méridionaux, à moyenne altitude, c’est la féerie des papillons. Désinvoltes ou insaisissables, les petits apollons, demi-deuils, cuivrés, machaons, damiers de l’alchémille, m’accompagnent tout au long de la première étape qui me mène aux Lacs de Peïréfique. Premier bivouac, premier orage. Les colères des cieux constitueront une routine quotidienne tout au long de ce périple.

    Le lendemain, les hautes herbes couchées par les précipitations orageuses rendent les pentes assez raides particulièrement délicates. Mes maintes glissades me font perdre rapidement du dénivelé et même douter de mon statut de bipède. Diantre, aurais-je du prendre une luge ? C’est en me posant cette question que j’entre dans le Parc National du Mercantour. Les chamois ont du bien assimiler les limites administratives de cet espace protégé, puisque, dès les premiers mètres, ils pullulent. Je commence à comprendre pourquoi le loup est revenu en France par le Mercantour. Pas bête, l’animal : il a du repérer le garde-manger ! Hormis cette profusion de caprinés, l’autre fait marquant de cette journée, c’est la couleur des mélèzes. Rousse. On se croirait en automne. Esthétiquement parlant, ce n’est pas déplaisant. Ces teintes « hors saison » sont le résultat de la prolifération cyclique (tous les 8-10 ans environ) de la tordeuse grise, un papillon dont les chenilles se régalent des aiguilles des mélèzes. Les nuages qui croissent verticalement et s’amoncellent sur les sommets en début d’après-midi me rappellent que l’on est bel et bien en été. Ils sont beaux, ces nuages qui précédent un incertain déluge. Toute la palette des gris y passe : du clair inoffensif au sombre, intense et menaçant. Il me plaît tout de même de les observer à l’abri. Le refuge de Valmasque me permet d’attendre l’accalmie avant de poser mon bivouac un peu au-dessus du Lac Noir.

    Après les chamois, ce sont les bouquetins qui tiennent le devant de la scène. Ils « baliseront » tout l’itinéraire allant du vallon de Valmasque jusqu’au refuge de Nice en passant par la Baisse du Basto. Pas effarouchés pour un sou, ils se laissent tranquillement photographier. C’en est même trop facile. Il faut dire que vu la corpulence de certains mâles, ils ne doivent pas être bien effrayés par les gringalets à deux pattes (et même pas de cornes, la honte !) qui circulent dans la région. Entre deux photos de bouquetins, le temps couvert incite à détourner le regard des panoramas, pourtant superbes, pour se concentrer sur le détail. Comme, par exemple, sur les ondulantes arabesques du gneiss qui captent mon regard, à tel point qu’un effort de reconcentration est nécessaire pour cesser de trébucher tous les dix pas dans la descente du vallon du Mont Chamineye.
    Comme je l’avais entendu dire la veille, le refuge de Nice est fermé pour travaux (qui n’ont pas encore commencé). Tout du moins le bâtiment principal. Le refuge d’hiver adjacent, lui, reste ouvert. Pratiquement personne : quel contraste avec le refuge de Valmasque. Je souris intérieurement et me demande quel effet aurait une « déshotelisation » des refuges sur la fréquentation des massifs alpins. Si tant est que « refuge » soit encore l’appellation la plus adéquate… Vaste débat que je n’ouvrirai pas dans ces quelques lignes.
    Il n’est que quatorze heures. Gravir dès aujourd’hui le Mont Clapier ? La rapide dégradation du temps ne me laisse pas le temps de tergiverser. Le déluge qui suit me conforte dans ma décision. Pas de regrets, l’agréable compagnie de quatre courageux, écossais et allemands, ayant bravé les intempéries me fera passer une soirée agréable et linguistique.
    La pluie et le vent s’intensifient. Aïe, aïe, aïe, ça s’annonce quand même assez mal pour l’ascension du Mont Clapier qui n’a attiré mon attention que lors du passage de la Baisse du Basto. Ce n’est pas sans me rappeler mon fiasco au Petit Vignemale l’automne précédent lors d’une sublime traversée du Parc National des Pyrénées. Faisant une pause au refuge de Baysselance, je remarquai ce sommet secondaire (« tiens, ça a l’air rando ! ») mais j’en reportai l’ascension au jour suivant afin de profiter au mieux d’un bivouac sur l’autre versant de l’Hourquette d’Ossoue. Bivouac qui, il est vrai, s’avéra sublimissime (et c’est un doux euphémisme !). L’un des plus beaux, sinon le plus beau, de ma « carrière ». Face à l’imposant versant nord du Vignemale et au-dessus d’une mer de nuage typiquement pyrénéenne. Le lendemain, la magie s’en était allée en d’autres lieux et je fus réveillé par la pluie drue tambourinant sur ma tente. … Somme toute, cela me donne un bon prétexte pour retourner dans cette magnifique région.

    L’histoire se répèterait-elle dans le Mercantour? Que nenni ! Après un faux-départ à cinq heures et l’excuse habituelle (« c’est pas ma faute, mon sac de couchage est trop confortable ! »), lever effectif à 5 heures 40, départ à 6 heures, sommet à 7 heures 30. Ouf, il n’est pas encore trop tard pour jouir de la lumière matinale qui vient caresser les traditionnelles brumes du Po sur le versant italien et illuminer le sommet emblématique du coin, le Gelas.
    Il a plu à verse la veille mais le temps a du vite se découvrir pendant la nuit pour permettre à ce petit coin de Terre de rayonner sa douce chaleur vers l’immensité de l’univers. Les dernières centaines de mètres sous le sommet sont en effet couvertes d’une fine couche de givre, rendant la descente plus ardue que la montée. D’où des temps de parcours peu orthodoxes pour un aller-retour : une heure trente pour monter, deux heures pour descendre!
    La parenthèse du Mont Clapier étant refermée, je reprends ma traversée vers la Vésubie. Comme les jours précédents, les informations météo glanées auprès des randonneurs que je croise sont contradictoires. Conclusion : persistance du temps instable et imprévisible. L’orage ne faisant pas partie des expériences que j’aime particulièrement renouveler, j’active la cadence pour passer, dès que possible, le pas du Mont Colomb, le point culminant du jour, bien stimulé par les gros cumulus déjà formés à dix heures du matin. Destination : le plus loin possible entre la Madonne de Fenestre et la Cime de la Vallette de Prals. Fausse alerte ! Les nuages déversent le gros de leur fardeau liquide quelque part plus au nord, sur le secteur du Boréon. Seules quelques petites averses viennent agréablement rafraîchir l’atmosphère.
    Après la pluie, le beau temps. Dicton bien connu mais qui prend une dimension toute esthétique ce soir là, quand le soleil se faufile entre les derniers nuages. Lumière rasante et magnifique. Personne. Pas un bruit. Ô temps, suspends ton vol… En savourant un thé à la menthe au Plan de Prals où j’ai posé mon bivouac, je me dis que c’est bien pour ces moments-là que je viens en montagne. Juste pour être là. Contempler. Écouter le silence. « S’éloigner du monde », disait le regretté Patrick Berhault.

    Au petit matin, depuis la Cime de la Vallette de Prals, j’aperçois la côte méditerranéenne, où je serai le lendemain. Le début de la fin. Ne reste plus qu’à parcourir la longue crête jusqu’à la Cime de la Palu et laisser ensuite les zigzags d’une pente efficace me mener, à Saint-Martin-Vésubie, point final de cette traversée. Ce beau projet fait maintenant partie du patrimoine de mes souvenirs. Me reviennent alors à l’esprit les paroles d’une chanson de Georges Brassens:

    « Heureux qui comme Ulysse
    A fait un beau voyage
    Heureux qui comme Ulysse
    A vu cent paysages
    Et puis a retrouvé après
    Maintes traverses
    Le pays des vertes allées

    Par un petit matin d'été
    Quand le soleil vous chante au cœur
    Qu'elle est belle la liberté
    La liberté … » (2)



    (1) Loi d’orientation des transports intérieurs.
    (2) « Heureux qui comme Ulysse », 1969, © Éditions Hortensia.


    Cartes


    IGN 3841 OT et 3741 OT (1/25000), Alpes Sans Frontières 4 (1/25000)


    Itinéraire (un parmi tant d’autres possibles …)


    Jour 1, 16 km environ, D+ 2000 m, D- 450 m :
    De Tende (~ 800m), se diriger NW sur le sentier au pied des Rochers de Saint-Sauveur jusqu’au point 1492. Puis obliquer vers l’W jusqu’au Mont Agnelino (2201 m). En se dirigent vers le N, descendre à la Baisse d’Ourne (2040 m) et passer le Mont Chajol (2293 m) en traversée jusqu’à la Baisse de Peïréfique (2040 m). Suivre une piste sur 500m (direction NW) puis prendre à main gauche le sentier qui, en passant sur les flancs NE de la Cime de Gratin et la Cime de Barchenzane, mène aux Lacs de Peïréfique. Bivouac au lac supérieur (2358 m). Une seule place autour du lac entouré de rochers et de pierriers. Une petite bosse à l’E du lac permet de trouver un peu plus d’espace.

    Jour 2, 12 km environ, D+ 670 m, D- 620 m :
    Du lac supérieur de Peïréfique, redescendre sur le replat nommé « les Chappes » vers 2280 m. Puis en coupant dans une pente raide, rejoindre le point 2366 (col) à l’W de la Cime de Barchenzane. Redescendre de 250 m environ (direction S) sur un versant raide et herbeux pour récupérer le sentier qui mène (direction W) au replat du Sabion. Vers 2230 m, obliquer vers le S dans le vallon du Sabion pour rejoindre celui de Valmasque à la cote 1840. Remonter ce dernier pour rejoindre le refuge de Valmasque (2221 m) au bord du Lac Vert. Poursuivre vers le S. Possibilité de bivouaquer sur le replat entre le Lac Vert et le Lac Noir vers 2300 m.

    Jour 3, 8 km environ, D+ 390 m, D- 460 m :
    Longer le Lac Noir et le Lac du Basto vers le S en direction de la Baisse de Valmasque (que l’on peut éventuellement gravir pour jeter un coup d’œil à la vallée des Merveilles). Vers 2370 m, obliquer vers le NW et emprunter le GR 52 pour rejoindre la Baisse du Basto (2693 m). Puis plonger dans le vallon du Mont Chamineye (un peu raide sous la Baisse du Basto), longer le Lac Niré (2353 m) et atteindre le refuge de Nice (2232 m).

    Jour 4, 15 km environ, D+ 1490 m, D- 1600 m :
    Ascension du Mont Clapier (3045 m): du refuge de Nice, suivre le sentier (direction NNE) qui mène aux Lacs du Mont Clapier (2537 m). Puis, hors sentier, se diriger vers l’E en visant tout simplement le sommet que l’on atteint en remontant le pierrier en recoupant ici et là une sente (quelques cairns). Descente par le même itinéraire.
    De retour au refuge, descendre sous le Lac de la Fous puis obliquer (vers 2170 m) vers l’WNW. Remonter le vallon rocheux (GR 52) et atteindre le Pas du Mont Colomb (2548 m, le pas, pas le Mont !). Descente par l’W puis vers le S pour atteindre la Madone de Fenestre (refuge, 1903 m) où s’arrête une route bitumée. Continuer la descente en coupant les lacets de la route, puis suivre le sentier (direction S) qui mène à l’entrée du vallon de Prals (point 1823, passerelle). Remonter le vallon jusqu’au Plan de Prals où l’on peut poser le bivouac juste à l’extérieur du Parc National (vers 2100 m).

    Jour 5, 16 km environ, D+ 750 m, D- 1920 m :
    En se dirigeant vers le S, rejoindre la Baisse de Prals (2339 m). Obliquer vers le SW et atteindre la Cime de la Valette de Prals (2496 m). Puis suivre toute la crête (direction NW puis W) jusqu’à la Cime de la Palu (2132 m) en passant par moult « sommets » (de simples bosses, en fait) : Cime du Pertus, Tête de la Lave, Mont Lapassé … Ce qui rajoute tout de même 350 m de dénivelé positif. De la Cime de la Palu, poursuivre vers l’W et descendre rapidement par un sentier zigzagant sur Saint-Martin-Vésubie (~950 m) en passant par le point 973 (Saint Antoine).

    Accès en transports publics


    La gare SNCF de Tende, dans la vallée de la Roya, se trouve sur la ligne de train qui relie Cuneo à Nice ou Ventimiglia, l’intersection de ces deux trajets se trouvant à Breil-sur-Roya.
    Les fiches horaires sont disponibles sur le site TER-SNCF de la région Provence Alpes Côte d'Azur ainsi que sur le très pratique site des Chemins de Fer Fédéraux (CFF) suisses dont l’efficacité s’étend bien au-delà des frontières de l’Helvétie !
    Saint-Martin-Vésubie est accessible depuis Nice par un service de bus du conseil général des Alpes Maritimes. Ligne régulière n°730. Tarif unique sur tout le département, soit 1€30 pour faire le trajet de Saint-Martin-Vésubie à Nice ! Les horaires varient selon la période de l’année (vacances ou périodes scolaires).


    Quelques liens


    Site officiel du Parc National du Mercantour.

    Site officiel de Tende.

    Site officiel de Saint-Martin-Vésubie.


    Bibliographie


    Un condensé sur le Parc National du Mercantour au titre fort original : Parc National du Mercantour, Guides Gallimard, ISBN : 2-74-241329-4.

    Pour identifier les nombreux papillons (format maison) : Les papillons de jour de France, Belgique et Luxembourg et leurs chenilles, de Tristan Lafranchis, Collection Parthénope, Éditions Biotope, 2000, ISBN : 2-9510379-2-9.

    Pour identifier les nombreux papillons (format sac à dos, 273g, 320 espèces quand même) : Papillons, Collection « Nature en poche », Larousse, 2004, ISBN : 2-03-560412-5.


    C’est beau, Tende la nuit !


    Petit apollon (Parnassius phoebus).


    Après l’orage, le ciel se dégage au-dessus du Mont Chajol.


    Chamois «machouilleur».


    De la Baisse de Basto (2693m), on domine le vallon du Mont Chamineye.


    Bouquetin.


    Gneiss.


    Au sommet du Mont Clapier (3045m), vue sur la Cime du Gelas (3143m).


    Ambiance vespérale tout en contrastes : lumière du couchant et sombres résidus d’épisode orageux.


    Bivouac au Plan de Prals. A l’arrière-plan, la Cime de la Valette de Prals (2496m).


    De la Cime de la Valette de Prals, vue sur la crête bosselée qui mène (tout au fond) à la Cime de la Palu avant de descendre sur Saint-Martin-Vésubie.

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